Il y a des sons qu'on n'oublie pas. Le brame du cerf en fait partie. Un cri rauque, profond, qui roule entre les arbres à l'aube et vous traverse de part en part. La première fois qu'on l'entend pour de vrai, on comprend que quelque chose vient de commencer — et que ça ne s'arrêtera plus.

00 — L'étincelle

Tout a commencé par un chevreuil

Mes débuts en photographie n'avaient rien d'animalier. Et puis un jour, mon premier chevreuil. Quelques secondes à peine, une silhouette à la lisière, un regard, et il avait disparu. Ce jour-là, sans le savoir encore, j'avais trouvé ma voie : la photo animalière.

Quelque temps plus tard, lors d'une exposition à Salbris, en Sologne, je découvre le travail de deux photographes animaliers, Cyril Delorme et Frédéric Dupont. Leurs images tournaient presque toutes autour d'un seul sujet : le cerf et le brame. Des bois dressés dans la brume, des souffles de vapeur dans le froid du matin, des combats, des regards…

En sortant de cette exposition, photographier le brame n'était plus une envie. C'était devenu un défi, presque une obsession.

01 — La leçon de Salbris

Un spot, ça ne se donne pas

Sur le coup de l'émotion, j'ai fait ce que tout débutant enthousiaste a sans doute fait un jour : j'ai demandé où était le spot. La réponse a été gentille, mais claire. Ce genre d'endroit ne se donne pas au premier venu. Et ce jour-là, le premier venu, c'était moi.

« Ça ne se donne pas au premier venu. Ce jour-là, le premier venu, c'était moi. »

— Exposition de Salbris, Sologne

Avec le recul, je leur suis reconnaissant. Cette réponse m'a appris l'essentiel : un lieu de brame se mérite. Il se protège, parce que derrière chaque spot partagé trop vite, il y a des animaux dérangés, des propriétaires excédés, et une tranquillité qui disparaît. Personne ne m'aurait rendu service en me donnant la réponse. Il fallait que je la trouve moi-même.

02 — La quête

Chercher, écouter, et chercher encore

Alors je me suis documenté. Je suis sorti. J'ai prospecté. J'ai commencé par Chambord, au petit matin, puis j'ai arpenté la forêt berrichonne autour de Vierzon et de Salbris. J'ai observé les traces, les coulées, les souilles. Et surtout, j'ai écouté les gens du coin — ceux qui connaissent la forêt depuis toujours, qui savent où les cerfs passent et à quelle heure.

Le hasard m'a aussi donné un coup de main. Sur la route qui me menait chaque jour au travail, à Vierzon, j'ai commencé à croiser des cerfs, à plusieurs reprises. Je ne sortais pas l'appareil : j'observais, je notais, je retenais. Petit à petit, la carte se dessinait dans ma tête.

J'ai cherché, cherché… et j'ai trouvé.

03 — La lettre

Entrer dans le brame par la grande porte

Un matin, emporté par ma recherche, je suis entré sans le savoir dans une propriété privée. Le propriétaire m'a vu arriver et n'a pas caché son agacement : il en avait assez de voir des photographes pénétrer chez lui chaque automne pour le brame. Il avait parfaitement raison.

Je lui ai d'abord présenté mes excuses, sincèrement. Puis je lui ai demandé une chose un peu inattendue : son adresse postale. Quelques jours plus tard, je lui envoyais un courrier. J'y expliquais ma passion et je lui demandais, simplement, l'autorisation de venir photographier les cerfs chez lui, en toute discrétion.

« Une semaine plus tard, je recevais une invitation. J'étais officiellement entré dans le brame. »

— David Gaultier, Sologne

Ce jour-là a tout changé. Plus besoin de me cacher, plus d'impression d'être un « pirate » sur la terre de quelqu'un d'autre. J'ai pu vivre des moments privilégiés, au plus près des cerfs, sans nuire aux animaux ni trahir la confiance de celui qui m'ouvrait ses bois. C'est sans doute la plus belle leçon que le brame m'ait donnée : la plus belle approche commence parfois par une lettre.

Cerf élaphe couché bramant dans les herbes — Sologne — David Gaultier
Brame à découvert · Sologne · © David Gaultier
04 — Les années de brame

Chaque automne, un rendez-vous

Avec le temps, d'autres lieux se sont ouverts à moi. Des sorties partagées avec d'autres photographes animaliers m'ont fait découvrir de nouveaux coins, de nouvelles façons de travailler, de nouvelles amitiés aussi. Chaque année, de la mi-septembre à la mi-octobre, la forêt redevenait ce théâtre où tout se joue à l'aube et au crépuscule.

Chaque saison apportait son lot de moments d'exception : un cerf qui surgit de la brume, un cri qui fait vibrer la poitrine, le silence absolu juste après. Des instants où l'on oublie presque l'appareil, tant le spectacle est fort.

Cerf et biches à contre-jour, souffle de vapeur dans le froid du matin — Sologne — David Gaultier
Le souffle du matin · Sologne · © David Gaultier

Ce que le brame m'a appris

  • Le spotIl se cherche et se mérite. On ne le demande pas, on ne le partage pas à la légère.
  • Les locauxÉcouter ceux qui vivent la forêt toute l'année vaut tous les guides.
  • La propriétéChez quelqu'un, on demande. Une lettre polie ouvre plus de portes qu'on ne le croit.
  • Les animauxAucune photo ne justifie de déranger un cerf en pleine saison des amours.
  • Le momentL'aube et le crépuscule, de la mi-septembre à la mi-octobre.
  • La patienceBeaucoup de sorties sans image. Et puis, un matin, celle qu'on attendait.
05 — Loin de la Sologne

Il me reste les souvenirs

Depuis que je vis dans le Sud, j'ai réussi quelques années à remonter vers ma Sologne, celle qui m'avait adopté, pour y vivre encore le brame. Mais la distance et le travail ont fini par l'emporter. Voilà quelques automnes maintenant que je n'y suis pas retourné.

« Ma Sologne, celle qui m'avait adopté… »

— David Gaultier

Il me reste mes souvenirs et mes photos. Chaque mois de septembre, je les regarde un peu différemment. Je repense à cette exposition de Salbris, à cette réponse qui m'avait frustré, à la lettre, à l'invitation. Et je garde un espoir tout simple : revivre LE brame un jour, là-bas, dans le froid du petit matin.

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