Il y a des photos que l'on prend, et des photos que l'on construit. Celle-ci a commencé six mois avant le déclenchement, sur des tableaux de chiffres et des cartes d'horizon, et elle s'est terminée des semaines après, disque après disque, dans Photoshop. Entre les deux : quarante minutes de lumière qui ne reviendront pas.

00 — L'idée

Une éclipse qui se couche avec le soleil

Le 12 août 2026, la Lune est passée devant le Soleil au-dessus de la Méditerranée. Depuis le Var, l'éclipse était partielle à 96,47 % au maximum : il ne restait du Soleil qu'un mince filet de lumière. Mais ce n'est pas ce chiffre qui rendait l'événement si particulier.

Ce qui le rendait rare, c'est l'heure. Au moment du maximum, le Soleil n'était plus qu'à 2,4 degrés au-dessus de l'horizon — l'épaisseur de deux doigts tendus à bout de bras. Et il s'est couché encore éclipsé à 60 %, plongeant dans la mer sous la forme d'un croissant orange. Ce dernier croissant, posé sur la ligne d'horizon, était l'image la plus rare de toute la soirée : une seule occasion, quelques secondes, aucun rattrapage possible.

Une éclipse haute dans le ciel, on la photographie tranquillement. Une éclipse au ras de l'horizon, il faut aller la chercher : trouver le point de vue exact où le Soleil se couchera dans l'axe voulu, sans qu'une colline ne vienne le manger trois minutes trop tôt. C'est là que le travail a commencé.

« Une éclipse ne se rattrape pas. On ne peut que se préparer à ne pas la manquer. »

— Six mois avant
01 — La préparation

Choisir son mètre carré

Pour une éclipse basse sur l'horizon, le lieu ne se choisit pas « à peu près ». Il se calcule. J'ai travaillé avec PlanIt Pro et PhotoPills pour projeter la trajectoire du Soleil sur le relief réel, et avec pyephem, une bibliothèque d'éphémérides, pour obtenir mes propres tableaux : position du Soleil minute par minute, hauteur en degrés, azimut.

Le verdict a désigné la presqu'île de Giens, avec un point de vue arrêté au mètre près (43,043671° N / 6,129382° E). De là, le Soleil se couchait dans l'axe de la rade, au-dessus de l'eau, sans obstacle. Restait à vérifier ce que les logiciels ne voient jamais tout à fait : la vraie ligne des collines au loin, les bateaux au mouillage, la couleur de l'air en fin de journée.

J'y suis donc retourné. Plusieurs fois. Chaque répétition consistait à refaire la soirée à blanc, avec le même matériel, aux mêmes hauteurs de Soleil. Détail que j'ai appris à mes dépens : le Soleil se couche environ quatre minutes plus tôt chaque jour. Un repère noté « à 20 h 30 » une semaine avant ne veut plus rien dire le jour J. J'ai donc tout consigné en degrés de hauteur du Soleil, jamais en heures — c'est la seule façon de rendre une mesure réutilisable d'un soir à l'autre.

02 — Le matériel

Un boîtier, et surtout un filtre

Avant tout le reste, une règle non négociable : on ne regarde jamais le Soleil dans le viseur optique, même une fraction de seconde, même « pour cadrer ». Un téléobjectif concentre la lumière solaire au point de brûler la rétine instantanément et définitivement. Tant que le filtre était en place, j'ai travaillé exclusivement en Live View, sur l'écran arrière. C'est le seul conseil de cet article que je vous demande de retenir absolument.

Le matériel de la soirée

  • BoîtierCanon EOS-1D X Mark III
  • Optique 1EF 500 mm f/4 + multiplicateur 1,4× — soit 700 mm pour les phases
  • Optique 2EF 70-200 mm f/2,8 — ambiance et panorama de fond
  • FiltreBaader AstroSolar densité 3,8 (version photo, jamais pour l'œil)
  • ViséeLive View uniquement, viseur optique proscrit
  • SupportTrépied lourd, rotule bloquée, déclenchement à distance
  • Au poignetApple Watch — alarmes, chronomètre, boussole

Un mot sur le filtre, parce que c'est un piège classique : le Baader densité 3,8 laisse passer environ quatre fois plus de lumière (quatre diaphragmes) que les filtres densité 5 utilisés pour l'observation visuelle. Toutes les tables d'exposition que l'on trouve en ligne sont donc inutilisables telles quelles. J'ai dû construire les miennes, en répétition, en notant les valeurs pour chaque hauteur du Soleil.

03 — Le plan de vol

Quatre images à ramener, un seul boîtier

La difficulté n'était pas de faire une photo, mais quatre séries différentes avec un seul appareil — et sans jamais rater le rendez-vous des trente dernières minutes. J'ai donc écrit un déroulé minuté, répété jusqu'à le connaître par cœur, avec une règle absolue : plus aucun changement d'objectif ni de réglage après 20 h 18. Passé cette heure, on ne fait qu'appuyer.

Les quatre objectifs de la soirée

  • 1 · Les phases700 mm avec filtre, séries encadrées en RAW, du 1/8000 au 1/500 s
  • 2 · L'ambiance70-200 mm, la lumière, la mer, les gens, entre deux phases
  • 3 · Le décorPanorama à 135 mm, deux rangées — la toile de fond du composite
  • 4 · Le croissantCoucher sans filtre, jusqu'à 20 h 42 : f/16, ISO 100, 1/5000 s

La dernière ligne mérite une explication. Sans filtre et à f/16, on croirait fermer beaucoup trop. En réalité, même à quelques dixièmes de degré de l'horizon, le Soleil reste éblouissant : à f/8, il aurait fallu dépasser le 1/8000 s, la vitesse maximale du boîtier. f/16 était le seul moyen de rester dans les clous et de conserver un croissant net, non brûlé.

04 — Les pièges

Les erreurs que j'ai failli commettre

Le plus beau piège de toute la préparation ne concernait pas la photo, mais l'heure. En activant le GPS du boîtier, celui-ci met automatiquement l'horloge à l'heure universelle (UTC) — soit deux heures de moins que l'heure française d'été. Toutes mes photos auraient porté un horodatage décalé de deux heures. Sans conséquence pour une photo isolée ; catastrophique pour un composite, où chaque disque est placé selon l'heure exacte de sa prise de vue. Vérifié, corrigé, noté en rouge sur ma fiche de terrain.

Deuxième piège : raisonner en heures plutôt qu'en degrés. L'exposition correcte ne dépend pas de la pendule mais de la hauteur du Soleil, donc de l'épaisseur d'atmosphère traversée. Toutes mes valeurs de répétition étaient classées par degrés — c'est ce qui m'a permis d'ajuster sans réfléchir le soir venu.

Troisième piège, plus discret : dans une série encadrée, seule la vitesse doit varier. L'ouverture et les ISO restent figés. Sans quoi les images ne sont plus comparables entre elles, et tout le travail d'assemblage qui suit devient bancal.

05 — Le jour J

Cinq défis avant la lumière

Toute la préparation portait sur le ciel. Or, le 12 août, ce n'est pas le ciel qui a été le plus difficile. Entre le moment où j'ai pris la voiture et celui où j'ai déclenché la première image, il a fallu franchir une série d'obstacles très terrestres — et il suffisait d'en rater un pour que six mois de calculs ne servent à rien.

Les cinq défis du 12 août

  • Défi 1 · relevéGarer la voiture. Un 12 août, sur la presqu'île de Giens : à lui seul, un exploit.
  • Défi 2 · relevéRetrouver libre le point de vue repéré sur la plage de l'Almanarre — celui, et pas un autre.
  • Défi 3 · relevéLa météo. Des nuages annoncés, et bien présents. Les prévisions les donnaient partant vers les terres au moment de l'éclipse : à 19 h 25, le Soleil était dégagé.
  • Défi 4 · relevéLa foule. Arrivé à 16 h 30, quatre heures avant, pour poser mes deux trépieds et tenir la place.
  • Défi 5 · relevéRamener les images dont je rêvais depuis six mois.

Le plus long aura été l'attente. J'étais sur place à 16 h 30, mes deux trépieds plantés comme des bornes de territoire, avec quatre heures devant moi et le sentiment d'être ridiculement en avance. À 20 h, je ne l'étais plus du tout : il y avait là une foule immense, énorme, surréaliste, venue de partout, agglutinée sur la plage. Personne n'aurait pu s'installer à cet endroit. Arriver tôt n'était pas de la prudence, c'était la condition de l'image.

Le ciel, lui, a tenu parole. Les nuages annoncés étaient bien là dans l'après-midi, puis ils sont partis vers les terres comme prévu : à 19 h 25, le Soleil était entièrement dégagé, juste avant le premier contact. Il n'en restera qu'un banc, plus tard, au ras de l'horizon — celui-là même qui viendra couper le dernier croissant en deux.

Devant l'objectif, la rade était calme. Un voilier au mouillage, deux paddles qui glissaient sans bruit. Rien de spectaculaire : c'est justement ce que je voulais. Une éclipse photographiée seule, sur fond noir, ne raconte rien du lieu. Je voulais ce soir-là, dans cette rade.

Le reste s'est joué à l'économie de gestes. Alarme, série, contrôle de l'histogramme, attente. Alarme suivante. La lumière, elle, s'est mise à faire une chose étrange : elle a baissé sans que le ciel ne change vraiment de couleur, comme si quelqu'un tournait doucement un variateur. Sur les dernières minutes, le disque solaire n'était plus qu'une virgule de feu, aplatie par l'atmosphère, tremblante — puis il a touché les collines de l'autre rive et s'est éteint.

« Le Soleil n'a pas disparu derrière la Lune. Il s'est couché en croissant, dans la mer. »

— 20 h 42, presqu'île de Giens
La corne du diable — dernier croissant solaire éclipsé au-dessus des collines, 12 août 2026

La corne du diable — 20 h 42, sans filtre · © David Gaultier

Cette dernière image, je l'ai appelée la corne du diable. Le croissant, tordu par les couches basses de l'atmosphère et coupé en deux par un banc de nuages, ne ressemblait plus à un soleil. C'est elle qui est devenue ma photo du mois.

En rangeant le matériel, je savais que j'avais mes séries. Je ne savais pas encore que la partie la plus longue commençait.

06 — La série

Les onze phases retenues

Voici les onze images qui composent le tableau final, dans l'ordre où elles ont été prises. On y suit la Lune qui mord le disque, l'affine jusqu'au filet, puis l'atmosphère qui l'écrase à mesure que le Soleil descend. Les quatre dernières sont prises sans filtre : le Soleil était devenu assez faible pour être photographié directement.

Cliquez sur une phase pour la voir en grand dans la galerie

Mises bout à bout sur fond noir, à leur position réelle dans le ciel, ces images dessinent déjà la trajectoire complète du Soleil pendant l'éclipse. C'est cette ossature qui sert de calque de référence avant d'être posée sur le paysage.

La séquence complète de l'éclipse du 12 août 2026 sur fond noir — David Gaultier

La séquence complète, disques seuls sur fond noir · © David Gaultier

07 — L'assemblage

Construire un ciel à la bonne échelle

Un composite d'éclipse n'est pas un collage. C'est une reconstitution géométrique : chaque disque doit être posé là où le Soleil se trouvait réellement, à l'instant où il a été photographié, sur un fond pris depuis le même point de vue. Si la géométrie est fausse, l'œil le sent immédiatement, même sans savoir pourquoi.

Le fond est un panorama assemblé à partir des images à 135 mm, soit un fichier de près de 19 100 × 9 328 pixels. Point crucial : l'assemblage doit se faire en projection sphérique (équirectangulaire). En projection cylindrique, plus courante, les positions se décalent d'environ 160 pixels — assez pour ruiner l'alignement des phases. Cette contrainte a compliqué l'étape : Lightroom a refusé les images (pas assez de détails dans le ciel pour trouver des points communs), l'un des logiciels testés ne sortait qu'un résultat filigrané, et j'ai fini par travailler sous Hugin.

Ensuite vient l'arithmétique. À l'échelle réelle, les disques auraient été minuscules et serrés ; à l'échelle maximale, ils ne tenaient plus dans le cadre. Après plusieurs essais, les disques du composite final mesurent 633 pixels de diamètre, soit un agrandissement d'environ ×3,3 par rapport à leur taille réelle dans le panorama. C'est la valeur qui laisse la place à onze soleils au lieu de sept sans qu'ils se chevauchent. Ce chiffre n'est pas un choix esthétique déguisé : c'est le meilleur compromis entre lisibilité et fidélité.

Dernier raffinement, invisible mais indispensable : l'aplatissement atmosphérique. Près de l'horizon, l'air courbe la lumière et écrase le disque solaire. Le calcul donne 6,6 % d'aplatissement au moment du maximum, et jusqu'à 20,3 % pour le dernier croissant. Les derniers soleils de l'image ne sont donc pas ronds — parce qu'ils ne l'étaient pas.

08 — La couleur

Donner sa couleur au feu

La tentation, avec un filtre solaire, est de colorier tout de suite. C'est l'erreur que j'ai commise au premier essai : une teinte appliquée au développement, une autre ajoutée ensuite, et l'on obtient un soleil plat et saturé, une gommette orange collée sur le ciel.

La méthode que j'ai retenue sépare strictement les rôles. Le développement ne sert qu'à produire une base noir et blanc parfaitement neutre, calibrée à la même luminosité pour les dix-huit images retenues — environ 89 % au centre du disque, 40 % au bord. Aucune couleur à ce stade. Toute la colorisation est faite ensuite, en une seule opération, par un dégradé de couleurs appliqué à travers un masque de luminosité — le disque prend sa couleur, le ciel n'y touche pas. L'opacité est réglée au chiffre, jamais à l'œil : c'est la seule façon d'obtenir onze soleils cohérents entre eux.

S'ajoute un léger réchauffement progressif selon la hauteur du Soleil : nul en haut de la série, jusqu'à 30 % pour le dernier croissant. C'est ce qui donne cette progression du jaune pâle vers le rouge braise, en bas de l'arc — non pas un effet, mais ce que fait réellement l'atmosphère.

Restaient les scories : un halo rectangulaire à peine visible autour de certains disques, trahissant le montage, et le bruit dans les zones sombres, traité par empilement médian de quatre images identiques plutôt que par un logiciel de débruitage — deux fois moins de bruit, et pas un détail perdu.

09 — Ce qu'il en reste

Ce que m'a appris cette éclipse

Je ne suis pas astrophotographe. Avant cette éclipse, je n'avais jamais photographié le Soleil, et j'ai découvert un domaine où l'improvisation ne pardonne pas. On ne rattrape pas un cadrage, on ne refait pas une prise, on ne revient pas le lendemain. Tout ce qui n'a pas été anticipé est perdu.

J'ai donc travaillé comme je ne l'avais jamais fait : des tableaux, des répétitions, une fiche plastifiée de deux pages emportée sur le terrain, et un guide de post-traitement écrit au fur et à mesure — parce qu'à force d'accumuler des notes éparses, on finit par ne plus savoir laquelle dit vrai. Ce guide, aujourd'hui, vaut peut-être autant que l'image.

Et puis il y a le plaisir, tout simple, de regarder cette image et d'y retrouver la soirée entière : le voilier immobile, les deux paddles, la lumière qui baisse sans qu'on comprenne pourquoi, et ce dernier croissant qui glisse dans la mer. Une seule photographie, quarante minutes de ciel, et six mois de patience.

Il y a enfin ce que je n'avais pas prévu : l'envie irrésistible de recommencer. Une éclipse partielle à 96 %, aussi belle soit-elle, laisse une frustration — il reste toujours un filet de Soleil, la nuit ne tombe jamais vraiment. Je veux voir la suite. Le rendez-vous est déjà pris : le 2 août 2027, une éclipse totale traversera le sud de l'Espagne, l'Afrique du Nord et l'Égypte, avec plus de six minutes d'obscurité totale — l'une des plus longues du siècle.

« Cette fois, le Soleil disparaîtra pour de bon. Et je compte bien être quelque part sur la ligne. »

— 2 août 2027, à suivre…